Ne fais pas l'enfant...

Kunstmuseum, Berne. Dimanche après-midi.

Devant Nature morte à la Raie de Chaïm Soutine. Un enfant de 6 ans environ et son père.

  • Papa, regarde le tableau là. Il nous regarde le poisson.
  • C’est une raie mon chéri. Et le tableau est une nature morte.
  • Non, non, il n’est pas mort le poisson, il nous regarde.

Les réactions des enfants peuvent parfois servir de révélateur de nos émotions, mais aussi de guide de lecture d’un tableau, une manière de regarder autrement. C’est ce qui m’est arrivé lors de ma visite de l’Exposition dédiée à Chaïm Soutine au Musée des Beaux-Arts de Berne en ce dimanche après-midi du mois d’août.

Faisons un jeu, redevenons des enfants pour cette visite en ouvrant la porte à l’étonnement, à la surprise, au questionnement naïf pour s’émerveiller et «voir plus et mieux»!

Faites l'enfant devant le tableau

Il est vivant ce poisson !

La raie est ici presque humaine, l’enfant l’a bien vu. Pourquoi donc ?

Tout d’abord, par sa représentation : ses yeux nous fixent, captent notre regard. Ils sont remplis d’effroi. Sa bouche ouverte et béante exprime la souffrance. La raie est bien vivante et nous prend à témoin.

Poursuivons avec les éléments picturaux.

Suspendue en deux points, la raie semble écartelée, crucifiée. Son corps scinde la toile. Les lignes et les formes traversées par une forme invisible. Les coups de pinceau et la matière sont à la fois fluides et pâteux. Les couleurs (blanc, noir et rouge) offrent un contraste saisissant et amplifient la sensation de drame. On est effectivement face à un poisson vivant, mais à l’agonie.

Chaïm Soutine - Nature morte aux harengs
Pourquoi elles sont toutes tordues les fourchettes ?

Parce que le peintre a faim… oui, en 1916, Chaïm Soutine a faim. Et le tableau nous le montre. Observons.

Trois filets de harengs sont alignés sobrement sur une assiette. Maigres, leurs corps presque décharnés font probablement allusion à notre peintre famélique qui va en faire son repas. Oui, la fourchette de gauche est toute tordue, déformée. À bien l’observer, on s’aperçoit que ces dents forment des sortes de griffes prêtes à bondir sur la piètre pitance. Et pour parachever le propos de ce tableau, Soutine nous montre les poissons vus d’en haut, mettant en exergue leur gueule béante et un bol vide. J’ai faim aurait pu être le titre de cette œuvre !

Chaïm Soutine - Glaïeuls
Il est tout petit le vase!

C’est le vase qui est trop petit ou les fleurs qui sont trop grandes ? En tous les cas, les éléments sont pour le moins disproportionnés. Et puis si peu d’eau pour des fleurs en pleine éclosion, elles vont mourir de soif !

Les glaïeuls prennent de la place, c’est un fait puisqu’ils occupent les deux tiers de la composition. Mais ce n’est pas uniquement la raison de leur importance, celle-ci est également rendue par une couleur rouge orgueil sur un fond noir, lugubre. Ces deux tons puissants font écho au reflet jaune pâle d’une lumière improbable sur le verre. La quantité de liquide nous paraît bien chiche pour nourrir de si puissantes corolles. Et que dire des tiges faméliques et tordues qui les supportent ?

Soutine ne nous donne-t-il pas une leçon de résilience dans un environnement où tout fait défaut, jusqu’à la satisfaction des besoins les plus élémentaires ?

À vous de voir !

Chaïm Soutine - Les maisons
Pourquoi elles sont toutes biscornues les maisons ?

Non seulement elles sont de guingois, mais elles semblent bouger, ces maisons. Ce sont les lignes qui nous expliquent ici le propos du peintre.

Il suffit pour cela de suivre leur tracé. La base des bâtiments est solidement ancrée dans un sol composé de vagues vertes. Mais ensuite, les lignes s’étirent comme des lianes, en courbes et contre-courbes. Les bâtiments semblent onduler au gré du vent ou de la pluie. Cette composition biscornue nous offre une vision hallucinée du paysage. Et pourquoi donc ? Soutine a voulu rendre l’atmosphère de ce paysage et non sa représentation formelle. Et ce sont les composantes picturales qui expriment les sensations : les ondulations des lignes pour la force du vent, les formes carrées pour la résistante contre les éléments naturels, les couleurs de la déprime.

Chaïm Soutine - Le Village

À vous de chercher votre équilibre !

Et maintenant, comparez ce tableau à celui-ci peint en 1923 intitulé Le Village sur le même thème; des maisons. La situation financière et l’équilibre émotionnel de Soutine se sont grandement améliorés en 3 ans grâce à l’achat par la collection A. Barnes de plus de 50 œuvres du peintre. Comment ce changement transparaît-il dans son œuvre?

Et pour compléter vos hypothèses et votre analyse d’un tableau, procurez-vous la méthode complète ou téléchargez gratuitement le pense-bête Art-toi..

ART-TOI et vois plus et mieux !

2

Questionnez votre tableau

2

Questionnez votre tableau

2

Questionnez votre tableau