August Strindberg - La ville - 1903

Trop abstrait pour moi!

« Moi, j’adore l’abstrait » ou « Ça, c’est trop abstrait pour moi » : peut‑être avez‑vous déjà entendu ces phrases lors d’une visite au musée ou vous les êtes‑vous même adressées à vous‑même. Peut‑être, comme moi, vous êtes‑vous demandé ce que recouvre exactement ce terme « abstrait ». Peut‑être encore vous êtes‑vous interrogé sur la différence entre « art abstrait », « art non figuratif » et, à l’inverse, art figuratif.

Pourtant, beaucoup d’œuvres qu’on qualifie spontanément « d’abstraites » sont, plus précisément, non-figuratives. La nuance peut sembler théorique, mais elle change notre façon de regarder les tableaux.

Cet article vous propose une boussole simple : comprendre ce que signifient « figuratif », «abstrait » et « non figuratif », puis apprendre à repérer ce que nous avons sous les yeux… pour mieux en profiter. Alors, abstrait ou non-figuratif en peinture, quelles différences ?

Kasimir Malevitch - Croix

Comprendre la notion d'abstraction et de figuration en peinture

Avant de parler « d’abstrait » ou de « non-figuratif », posons le socle, c’est quoi la figuration ?

La figuration

Une peinture est dite figurative lorsqu’elle représente quelque chose de reconnaissable tel une personne, un paysage, une nature morte, une scène de genre, un animal, un objet, une architecture, etc.

Ainsi, même très simplifié comme un Matisse, même déconstruit comme un Picasso de la période cubiste analytique, ces tableaux sont encore considérés comme figuratifs car nous pouvons nous dire : « Je vois un visage, une chaise, une fenêtre… » Ainsi, pour définir ce qui est figuratif, il ne s’agit pas de se demander si la représentation est réaliste mais si le sujet est identifiable. La figuration renvoie à une image du monde. Ainsi, Picasso n’est-il généralement pas classé comme peintre non figuratif parce qu’il n’a presque jamais rompu totalement avec la représentation d’un sujet reconnaissable et a lui‑même rejeté l’idée d’un art « purement » abstrait. Par ailleurs, il affirmait même : Il n’y a pas d’art abstrait. On doit toujours commencer par quelque chose, après quoi on peut enlever toutes traces de réalité.

Ses démarches visaient à la simplification du sujet, il lui « tourne autour », l’utilise pour le déconstruire mais ne va jamais jusqu’à l’effacer complètement.

Faisons le test, que voyez-vous dans cette œuvre par exemple ?

Pablo Picasso - Le Poète

Mais si Picasso ne peut être considéré comme un peintre non-figuratif, on peut dire qu’il fait un va‑et‑vient constant entre figuration déformée et tendance à abstraire, plutôt qu’un basculement définitif vers l’abstraction comme système.

L’abstraction

Le mot « abstrait » vient du latin abstrahere : « tirer hors de ». Abstraire, c’est donc retirer, extraire quelque chose du réel. En peinture, une abstraction part souvent d’un point d’ancrage dans le monde visible (un paysage, un objet, un corps, une sensation liée à une scène), mais ce point de départ est simplifié, transformé, parfois jusqu’à être méconnaissable. S’il s’éloigne du visible, l’abstraction conserve un lien même lointain avec le réel visible. Elle peut garder des indices tels une verticalité qui rappelle un arbre, des formes qui rappellent des objets ou une grille qui évoque une ville.

L’artiste cherche souvent à exprimer des rythmes, des tensions, des émotions plutôt que l’apparence du sujet et pour ce faire, il s’éloigne de l’apparence. Le sujet n’est plus le sujet !

Vassily Kandinsky - Une Montagne

Et l’art abstrait dans tout cela ?

L’art abstrait est un courant historique précis, né au début du XXᵉ siècle, qui rejette la représentation du réel tangible pour privilégier formes, lignes et couleurs pour elles‑mêmes. L’abstraction en revanche est une notion plus générale qui désigne tout processus d’éloignement du visible, qu’il soit partiel ou total, et qui peut traverser de nombreux styles, y compris non « abstraits » au sens strict. Elle désigne, plus largement, l’opération qui consiste à s’éloigner de la reproduction du visible, en « retirant » des éléments du réel (détails, profondeur, ressemblance) pour ne garder que certaines qualités (structures, rythmes, couleurs, signes).

On peut parler d’abstraction partielle dans une œuvre encore figurative (simplification des formes, schématisation, géométrisation, aplats) ou d’abstraction totale lorsque toute référence au monde naturel disparaît.

Ainsi, l’abstraction n’est pas réservée à l’art abstrait : elle traverse le cubisme, certaines formes de symbolisme ou de stylisation décorative, et même beaucoup de peinture figurative moderne qui simplifie la réalité. On préférera la notion « Abstraction » pour parler du processus pictural et de réserver le mot « art abstrait » pour désigner un courant pictural.

La non figuration

La peinture non figurative va plus loin que l’abstraction, c’est l’étape ultime puisqu’elle ne représente plus rien de reconnaissable. Face à un tableau non-figuratif, le regardeur peut sentir et/ou déchiffrer des lignes, des formes, des couleurs, des matières, tous les éléments picturaux mais pas de motif. Une œuvre de ce type ne représentera plus d’objet, ni de paysage, ni de figure identifiable. Il n’y aura plus aucune ressemblance volontaire avec une chose du monde. Pour un regardeur, c’est un peu comme écouter une musique sans paroles: on ne suit pas une histoire, on suit des rythmes, des contrastes, des intensités.

Kasimir Malévitch - Carré noir sur fond blanc
Abstrait ou non figuratif : comment faire la différence?

On confond souvent « abstrait » et « non figuratif », car dans les deux cas, on ne reconnaît plus vraiment de personnages ou de paysages. Pourtant, ces deux notions ne racontent pas tout à fait la même chose.

Une œuvre abstraite part du réel, mais le transforme, le simplifie, le géométrise ou le « tord » jusqu’à le rendre parfois méconnaissable.

Une œuvre non figurative ne cherche plus du tout à représenter quelque chose du monde visible : pas de maison, pas de visage, pas d’arbre, seulement des formes, des lignes et des couleurs qui existent pour elles-mêmes.

Ainsi, toute œuvre non-figurative est abstraite mais les œuvres abstraites ne sont pas forcément non-figuratives.

Et alors Mark Rothko, abstraction ou non-figuration ?

Les peintures de Mark Rothko sont souvent désignées comme expressionnisme abstrait et généralement considérées comme abstraites et non figuratives, car elles ne représentent pas d’objets, de figures ou de scènes reconnaissables mais de grands champs de couleur superposés.

Mark Rothko - Black on grey

Et si j’y vois du ciel, du sable et la mer ?

Vous avez parfaitement le droit d’y voir un ciel, du sable et la mer : c’est même exactement ce que permet l’abstraction de Rothko, qui ne renvoie pas explicitement à un paysage mais laisse le spectateur co-construire le sens à partir de champs de couleur. Les théories de la réception et de la phénoménologie de l’art soulignent que, « dans l’abstraction, l’œuvre devient un « espace partagé » où votre expérience, vos souvenirs et vos associations (ici marines) participent pleinement à la signification de l’image ».

On peut parler ici de pareidolie : notre esprit a tendance à organiser des formes et des couleurs non figuratives en images reconnaissables, ce qui enrichit la rencontre avec l’œuvre plutôt que de la « trahir ». Donc, même si, du point de vue de l’histoire de l’art, la toile reste abstraite et non figurative, votre ciel, votre sable et votre mer sont une lecture légitime, intéressante à expliciter dans un texte d’analyse.

Pourquoi la nuance est intéressante (et pas seulement académiquement) ?

Pour le savoir, lisez l’article en entier Trop abstrait pour moi !

Claude Monet - Les Nymphéas

Alors, c'est toujours aussi Abstrait ?

Définissez par vous-même s’il s’agit d’une abstraction, d’une oeuvre non-figurative ou encore une peinture figurative à l’aide de ces trois questions:

Question 1 : « Y a-t-il quelque chose de reconnaissable ? »

Regardez la toile et demandez-vous :

  • Est-ce que je peux identifier un visage, un corps, un objet, une maison, un arbre, une montagne ?
  • Est-ce que l’artiste me donne volontairement des repères (un œil, une main, une silhouette, une fenêtre, une ligne d’horizon) ?

Si la réponse est oui, même très vaguement : Soit l’œuvre considérée comme figurative car les éléments sont encore clairement identifiables, soit l’œuvre s’inscrit dans une forme d’abstraction mais issue du réel car si ces éléments sont très transformés, ils sont encore perceptibles.

Si la réponse est non, malgré un regard attentif : Vous êtes probablement face à une œuvre non figurative.

Question 2 : « Quel est le point de départ probable ? »

Même si vous ne reconnaissez pas immédiatement une forme, demandez-vous :

  • Est-ce que cette composition pourrait venir d’un paysage (lignes horizontales, impression d’horizon, variations de lumière) ?
  • D’un corps (axes verticaux, volumes, tensions d’un mouvement) ?
  • D’un objet ou d’une architecture (structures régulières, angles, répétitions) ?

Parfois, on découvre en lisant le titre que ce que l’on prenait pour une non-figuration est en réalité une abstraction très poussée d’un motif réel. Le titre agit alors comme une clé:
« Composition inspirée d’un port », « Cathédrale », « Ville nocturne », etc.

Dans ce cas, vous êtes plutôt face à une abstraction forte mais qui garde un lien avec le monde.

Question 3 : « Le sujet, est-ce le monde… ou la peinture elle-même?»

Dans certaines œuvres, le « sujet » principal n’est plus un objet extérieur, mais la peinture elle-même :

  • La façon dont les couleurs vibrent entre elles.
  • Le contraste entre surfaces mates et brillantes.
  • Le rythme des lignes, la densité ou la légèreté de la matière.

Plus le « sujet » se déplace vers ces éléments purement plastiques, plus on se rapproche d’art dit non-figuratif, surtout si aucun élément reconnaissable ne subsiste.

En guise de mot de fin

Au fond, « abstrait » et « non figuratif » ne sont pas des étiquettes rigides, mais des repères sur un continuum entre ressemblance et liberté.

Certaines œuvres restent accrochées au réel, même très discrètement : elles sont abstraites, mais encore reliées à quelque chose de visible.
D’autres coupent le cordon : elles choisissent de ne parler que de couleurs, de formes et de rythmes. C’est là que le non-figuratif prend toute sa place.

Plutôt que corriger les visiteurs des musées quand ils disent « j’aime l’abstrait », tu peux les inviter à préciser leur regard :
« Est-ce que tu reconnais encore quelque chose, ou est-ce que la peinture ne parle que d’elle-même ? »
La réponse, déjà, les fait entrer plus profondément dans le tableau.

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