Sandro Botticelli - Le Printemps - 1478

Analyse de tableau: Le Printemps de Botticelli

Le printemps, des fleurs, de belles gens, des corps magnifiques et des couleurs délicieuses, normal que ce soit l’un des tableaux préférés des Occidentaux, non ?

Et pourtant, au-delà de la simple séduction, Botticelli nous donne un cours de philosophie appliquée. Suivez-moi pour comprendre comment il y parvient.

Sandro Botticelli - Le Printemps - 1478

Découvrir un tableau mythique...mythologique

Retour sur l’Antiquité

Nous sommes à la Renaissance, ce tableau a été réalisé en 1478, période caractérisée par le retour aux modèles antiques. Elle sera théorisée par Alberti dans son ouvrage De Pittura, notamment en ce qui concerne la finalité d’un tableau. Une peinture doit divertir tant les savants que les non-savants par la beauté des formes, le chatoiement des couleurs et un thème agréable. Botticelli ne déroge pas à cette règle. Quoi de plus beau que le printemps, renouveau de la nature, saison des fleurs et des fruits ! L’œuvre est faite pour séduire nos sens, pour nous charmer. Mais une lecture plus savante est également possible. Débutons par une lecture sensorielle avant d’analyser les codes picturaux de cette œuvre délicieuse.

1   Se promener dans le tableau pour le plaisir sensoriel

Promenons-nous tout d’abord dans la composition. Il faut imaginer un panneau de bois, immense, plus de trois mètres par deux. Dès lors, les sujets sont représentés presque en grandeur nature. A bonne distance, l’ensemble parait simple ; des personnages sur un axe médian, en frise, divisés par une figure centrale isolée, en retrait. Cette dernière est figée, presque hiératique alors que les autres sont en mouvement. Rapidement, notre regard glisse sur le personnage de droite en raison de la position de ses bras et de sa couleur bleue, toutes deux singulières. Le léger mouvement de contrainte nous amène vers une nymphe dont le corps presque entièrement nu bascule vers une femme habillée d’une robe fleurie. Ensuite, c’est par le truchement du coude à coude des deux déesses, nous nous arrêtons un instant sur ce personnage central. Elle est dans la lumière, dans une position hiératique. Nous levons alors les yeux vers le putti qui formant une sorte de couronne au-dessus de cette femme et dont la flèche nous emmène sur le premier personnage du groupe de gauche. Les lignes sinusoïdales que forment les bras entrainent notre lecture en farandole, l’un conduisant vers un autre, tournoyant sur un troisième. C’est l’épaule de la Grâce tout à la gauche du tableau qui nous fait prendre conscience de l’homme qui semble prêt à cueillir un fruit. C’est à ce moment-là, généralement que le spectateur s’intéresse au décor :  des fleurs émanant du manteau de la déesse ou jonchant le sol semblent autant d’éléments décoratifs que d’agrément. Un sous-bois sombre, dont les branchages laissent passer la lumière d’un ciel bleu laiteux, rythme la composition. Derrière le personnage central, les arbres forment deux lobes telle la rosace d’un édifice religieux. Nous y reviendrons.

Zéphy et Chlorys

2  Comprendre l’iconographie pour le plaisir intellectuel

Après cette promenade, commençons notre lecture du tableau sur le plan iconographique. Cette phase est utile pour appréhender et contextualiser le tableau avant d’en décortiquer chaque élément. Pour réaliser cette analyse, nous rechercherons des informations tant sur le cartel du tableau que sur internet ou dans les livres et catalogues d’exposition, voire dans notre mémoire. Nous nous sommes référés en l’occurrence, aux sites Coupe-fil.com et Artsper.com notamment.

Cette œuvre fait référence à plusieurs mythes : de gauche à droite, il s’agit de Mercure, des trois Grâce, de Vénus, de Cupidon, de Chlorys/Flora et de Zéphyr. L’absence de liens entre les personnages explique qu’il s’agit de plusieurs récits mythologiques. Cependant, le peintre nous offre des rapprochements tant narratifs que formels.

Le tableau se lit dans le sens inverse de notre lecture occidentale. Commençons donc par l’histoire racontée dans la partie droite du tableau, celle des Fastes d’Ovide : J’étais Chlorys, moi qu’on appelle Flora ; une lettre grecque de mon nom a été altérée par la prononciation latine. C’était le printemps, j’errais : Zéphyr m’aperçut, je m’éloignai ; il me suivit, je m’enfuis : il fut le plus fort. Cependant Zéphyr, me donnant le titre d’épouse, a réparé son outrage et je n’émets aucune plainte à propos de mon mariage.

Les indices permettant l’identification des personnages de cette scène et leurs actions sont multiples : les joues gonflées par le vent du Dieu Zéphyr, des fleurs sortant de la bouche de Chlorys, prémisse de sa transformation en Flora, déesse du printemps. On comprend par le jeu des corps et plus spécifiquement des bras, le manège de Zéphyr pour séduire Chlorys et la tentative de cette dernière pour y échapper. On comprend qu’il n’y a pas eu outrage par l’attitude altière de Flora devenue une épouse vénérable.

Dans la partie gauche, il s’agit des Trois Grâces représentant les trois visages de l’amour : Pulchritudo (Beauté), Voluptas (Plaisir/volupté)Castitas, (Chasteté). Ce motif se développe à la Renaissance. L’interprétation la plus commune du sujet du tableau serait à rapprocher de la pensée néoplatonicienne dont l’amour est le pilier central. Elle aurait servi notamment à fusionner la pensée de Platon avec la doctrine chrétienne. Ici, l’Amour se conjugue à la Chasteté pour engendrer la Beauté. Toute une théorie en images.

Tout à gauche du tableau, Mercure annonce le but ultime de la transformation de l’amour. Il représente l’esprit. On le voit ici chasser les nuages de la pensée, dissiper les troubles mentaux nés des passions ombrageuses et les sottes opinions comme l’a expliqué Pic de la Mirandole. Selon le philosophe, l’intelligence suit le plaisir, qui est le bien suprême, le plus authentique et le plus durable. Les sentiments supérieurs, tels la joie authentique, permettent l’éclosion de la sagesse ou l’intelligence qui guide la personnalité humaine.

Certains historiennes et historiens d’art voient également dans ce tableau l’expression des trois formes d’amour platonicien.

L’amour bestial tout d’abord, est symbolisé ici par Zéphyr, dieu du vent, qui incarne la passion débridée et sauvage. Pénétrant violemment dans le jardin, il poursuit la nymphe Chlorys habillée de voiles transparents qui le regarde avec effroi. L’amour bestial évolue en amour humain par le biais de la transformation de Chlorys en Flora. A sa suite, le dernier niveau, le plus élevé, l’Amour platonicien est symbolisé par Vénus. Celui domine tout, il peut se manifester et se concrétiser en fonction du degré de conscience de chacun. Selon Platon, la communion entre les mortels et les dieux s’établit par la médiation de l’Amour. Loin d’être l’incarnation de l’amour charnel, Vénus symbolise donc l’idéal humaniste de l’amour spirituel qui permet son élévation vers les hauteurs de l’intelligence pure.

La lecture se poursuit sur la partie de gauche du tableau. Vénus lève en effet la main vers les trois Grâces en signe de modération et de paix. Dans le néo-platonisme, elle symbolise la concorde et l’harmonie. Mais auparavant, surgit alors un petit personnage dont nous n’avons pas encore fait mention et qui facilite le passage d’une zone à une autre. Il s’agit de Cupidon, fils de Vénus. Il vise de ses flèches la Grâce-Chasteté. Celles-ci vont transpercer la déesse d’un amour chaste et la propulser dans sa quête vers le divin.

On a souvent dit que Le Printemps est la première œuvre mythologique de la Renaissance et c’est sans doute vrai. Mais est-elle vraiment à classer dans le genre de la peinture mythologique ? Pour répondre à cette question, Emmanuelle Aupècle pour Storia Mundi nous invite à considérer deux aspects de ce tableau. En premier lieu, l’expression et la posture de Vénus : ne seraient-elles pas celles de la Vierge en majesté ? D’autre part, le décor entourant la déesse, nous en avons parlé plus haut, forme une sorte de rosace semblable à celle que l’on trouve dans les églises. Ainsi, le propos du peintre : ne serait-il pas la transformation de l’amour bestial en amour divin, transformant au passage une peinture mythologique en tableau religieux ? En conclusion, un genre peut en cacher un autre !

Les 3 Grâces

3   Interpréter les éléments picturaux pour le plaisir artistique

Entrons maintenant dans le tableau en observant de façon détaillée les différents éléments picturaux. Cet exercice nous permettra de comprendre ce que le tableau raconte, par quels moyens il nous parle.

La composition

Pour commencer, observons la composition, concentrons-nous sur des éléments comme l’espace, la profondeur et la perspective, la place des éléments, etc.

Ce qui attire l’œil en premier lieu est naturellement le contraste très prononcé entre les zones claires et sombres. Il est remarquable dans chaque zone du tableau. Par exemple, l’avant-plan est occupé par l’herbe d’un vert profond mais parsemé de fleurs et des pieds nus des personnages. La frise, plan central de la composition, est formée de différents éléments d’un délicat blanc laiteux. Ces derniers sont ponctués ici du sol sombre, là du ciel bleu poudre. L’arrière-plan composé d’arbres dont les interstices permettant d’apercevoir un paysage. C’est par ce subterfuge ainsi qu’un sfumato que l’effet de profondeur nous est révélé, horizon qui se perd ensuite dans l’infini céleste.

Les personnages grandeur nature nous font face, selon l’accrochage du tableau nous sommes à leur hauteur. Cependant, le mouvement imprimé par les formes et le rythme par celui des éléments nous incitent à une promenade le long du tableau plutôt qu’à une position statique.

Zéphy et Chlorys
La forme

Les formes jouent un rôle important tant dans l’art abstrait que dans l’art figuratif. Elles permettent des émotions comme la tristesse ou la joie, des sensations comme l’harmonie, l’équilibre ou le rythme. Observons comment les formes de ce tableau agissent sur nous.

Les formes sont disposées en frise et en deux groupes de trois personnages de part et d’autre du sujet principal. Sur la gauche, un quatrième, Mercure endosse un rôle dynamique et de mouvement vers l’extérieur du tableau. Oui, étrangement, Botticelli nous emmène vers la sortie. Le sujet s’y prête : une transformation de l’amour bestial vers l’amour divin. Cependant la force d’attraction de Vénus, sa beauté et le pourpre de son manteau en écho avec la toge de Mercure nous attirent à nouveau sur elle. Le regardeur, en quelque sorte, purifie son âme en lisant le tableau avant de se délecter des bienfaits de cette transformation.

D’autre part, cette délectation s’opère également par l’harmonie des formes. Botticelli privilégiera toute sa vie le dessin à la couleur. De plus, il souligne les éléments d’un contour sombre facilitant une lecture de la ligne et avec elle le rythme que ces formes impriment. Les poses sont sinueuses et souples, les gestes calibrés, les profils parfaits, le balancement des figures équilibré : tout contribue à susciter une harmonie idéale.

On remarquera que si le peintre recherche l’harmonie, les formes n’ont pas qu’une fonction décorative, pour preuve le fait qu’elles aient un volume et par le rendu réaliste des différentes matières, en particulier les voiles et vêtements légers.

À vous de poursuivre l'analyse du tableau!

Pour compléter votre compréhension du tableau de Botticelli (et de biens d’autres !) par l’analyse des couleurs, de la lumière, des ombres et d’autres éléments picturaux, procurez-vous la méthode complète ou téléchargez gratuitement le pense-bête Art-toi..

ART-TOI et vois plus et mieux !

2

Questionnez votre tableau

2

Questionnez votre tableau

2

Questionnez votre tableau