C'est tellement pittoresque !
Que vous dit cette expression ? Que voyez-vous ? Un petit village perché sur un piton rocheux, les ruines d’un château médiéval ou un coucher de soleil un peu kitchouille derrière une colline ?
Est-ce un qualificatif décrivant votre émerveillement devant un paysage ou, au contraire, un jugement teinté d’ironie face à un tableau ? Et puis, pittoresque s’applique-t-il à la seule peinture ou plus généralement à un paysage, voire une scène bien réelle ? Penchons-nous sur sa définition.
Comprendre la notion de "Pittoresque" en peinture
Pittoresque, kesako ?
Ce terme d’origine italienne vient de « pittoresco », lui‑même issu de « pittore » (peintre), désignant ce qui mérite d’être peint, ce qui est digne d’être représenté en peinture, qui ferait un bon tableau. Au XVIIᵉ siècle, lorsqu’il apparaît dans le langage et dans la réflexion européenne, il s’applique surtout à la peinture. À partir du XVIIIᵉ siècle, le terme attribue au pittoresque une certaine rudesse opposée au lisse et doux, une irrégularité a contrario de la beauté classique, plus structurée et contenue, avant de devenir une catégorie esthétique spécifique.
C’est dans son dictionnaire (vers 1801) que George Mason propose l’une des définitions les plus complètes du terme :
· ce qui plaît à l’œil
· ce qui est singulier, inhabituel
· ce qui frappe l’imagination par les moyens de la peinture
· ce que le peintre pourra exprimer avec profit
· ce qui offre un bon sujet de paysage
· ce qui est propre à prendre l’aspect d’un paysage
Le pittoresque, en peinture seulement ?
On voit que le mot ne désigne pas forcément un type de sujet (une ruine, un pont, un village, un arbre tordu…) mais une manière de les percevoir et de les représenter. Le pittoresque relève donc moins d’un contenu que d’une esthétique : il s’agit de tout ce qui, dans le réel, semble déjà prêt à être cadré, stylisé, transformé en image.
Le pittoresque, réalité ou jugement ?
Pour Richard Payne Knight, théoricien du XVIIIᵉ siècle, il n’existe pas d’objets pittoresques, seulement des visions pittoresques. Autrement dit, rien n’est pittoresque en soi : c’est le regard qui transforme le réel en expérience esthétique. Chaque objet peut susciter du plaisir ou du déplaisir, éveiller des associations mentales ou affectives ; mais, comme l’enseigne Kant, « ces qualités n’appartiennent pas aux objets eux-mêmes : la beauté n’existe qu’à travers la subjectivité du regard ».
Une histoire de l’art… pittoresque !
Dès le XVIIᵉ siècle, Claude Lorrain pressent la beauté du pittoresque et recherche le paysage « digne d’être peint », même au cœur du classicisme, avec ses lignes et formes si régulières.
Au siècle suivant, l’Angleterre oppose au jardin français, qui géométrise et dompte la nature, un goût nouveau pour une certaine liberté, une apparente spontanéité, un « naturel » calculé. Dès lors, les droites rigides des jardins à la française vont laisser place à l’irrégularité : à la ligne serpentine, aux vallonnements, aux monticules. L’arbre tombé devient un effet de surprise, l’accident qui brise la monotonie.
Au XVIIIᵉ siècle, l’esthétique du pittoresque triomphe avec le Grand Tour : on admire ruines et paysages « comme des tableaux ». En France, Vernet et Hubert Robert transposent ce charme romantique dans la peinture : colonnes brisées, jardins mélancoliques, lumière du couchant – le beau se fait tremblant, éphémère.
Le Romantisme anglais pousse cette émotion vers le sublime. Avec Burke, le pittoresque va plus loin : de la simple irrégularité, on glisse vers le désordre ; du vallonné, on plonge vers l’abîme ; du joli, puis du beau, on s’élance vers le sublime – qui n’est pas seulement « plus que beau », mais dramatique, impressionnant, parfois terrifiant.
Turner avec ses tempêtes, ses brouillards, ses feux, ses montagnes — il pousse le pittoresque jusqu’au sublime. Dans Vue des gorges de l’Avon, le peintre est encore mesuré : il nous donne à voir quelque chose de charmant, de plaisant pour l’œil, même si le point de vue en plongée nous apporte déjà quelque vertige. Ce trublion britannique emmènera le regardeur bien plus loin ultérieurement dans les profondeurs abyssales du Sublime.
Au XIXᵉ siècle, Barbizon retrouve l’émotion simple du réel, poursuivant une quête d’émotion plus naturelle entre forêts, clairières et champs. L’impressionnisme se concentre sur la sensation fugace, Cézanne cherche la structure derrière le pittoresque, et le cubisme « détricote » tout cela pour reconstruire autrement.
Ainsi, d’un siècle à l’autre, l’art a promené son regard sur la nature, cherchant toujours ce petit rien — ce grain d’émotion, cette lumière inattendue — qui rend le monde… si délicieusement pittoresque.
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À vous de chercher le pittoresque !
Pittoresque ou pas pittoresque ? Il n’est pas toujours facile de séparer le grain de l’ivraie. Et d’ailleurs, quel intérêt de définir une œuvre comme étant d’une esthétique pittoresque ou pas?
Rappelons-nous que, pour qualifier une œuvre de « pittoresque », nous devons impérativement la situer dans son époque, car ce qui apparaissait pittoresque à un voyageur romantique, et donc esthétiquement intéressant, peut sembler banal à un contemporain du XXIᵉ siècle. L’enjeu n’est donc pas tant d’établir une étiquette définitive que de comprendre le regard qu’une époque ou qu’un spectateur pose sur une représentation.
Nous allons ainsi, non pas classer les œuvres dans l’une ou l’autre catégorie, mais analyser comment une œuvre mobilise les codes du pittoresque.
Et, pour nous y aider, après l’exercice d’observation qui suit, je vous propose une petite grammaire du pittoresque, telle que cette esthétique était perçue entre le XVIIIᵉ et le XIXᵉ siècle.
Alors Canaletto pittoresque ou pas ?
Observez comme le paysage urbain est très construit : une veduta presque topographique (et non une carte postale). Les lignes plutôt droites posent un horizon stable. L’architecture dominante est si détaillée qu’on la dirait documentaire. La perspective est rigoureuse sans être excessive. Même si la lumière est poétique, elle n’agit pas comme « enjoliveur de scène ». Canaletto n’a représenté ni irrégularités, ni surprises ; il n’y a pas d’accidents, mais une vue dont la lecture est claire et ordonnée, la représentation lisible d’un lieu précis.
On pourra donc en conclure que Canaletto n’a pas recherché le pittoresque, mais bien plutôt la description esthétique de l’église de la Salute à Venise.
Et Vernet, pittoresque ou pas ?
Au contraire, Vernet nous offre un paysage composé. Tels des morceaux de vues assemblées pour répondre à un goût d’idéalisation du réel. Il peignit une variété de motifs tels rochers, architectures portuaires, arbres, un morceau de mer, un ciel dans lequel il fait tous les temps ! Pour charmer l’œil, il y ajoute des effets de lumière et de petites scènes anecdotiques tant avec des marins, des pêcheurs que des passants. Ces détails renforcent le caractère « à voir » ou, comme le dirait un célèbre guide touristique, « vaut le détour ». On est typiquement dans un paysage destiné à être goûté pour ses effets, sa diversité, sa « belle irrégularité » : c’est du pittoresque.
Et pour terminer, un petite grammaire visuelle du pittoresque !
Une sensibilité va ainsi naitre et une « grammaire » visuelle du pittoresque se développer particulièrement au XVIIIe siècle dont les caractéristiques principales sont les suivantes :
- Irrégularité et contraste: on va préférer les formes brisées, les reliefs accidentés, les masses d’arbres irréguliers, les effets de lumière contrastés plutôt que la symétrie classique.
- Ruines, vestiges, traces du temps: les ruines antiques ou médiévales envahies par la végétation deviennent un sujet de prédilection, tout comme les architectures en partie effondrées, symbolisant la mélancolie, la mémoire et le temps qui passe.
- Mélange de naturel et d’artificiel: alors que les paysages sont « composés », c’est-à-dire qu’ils sont des patchworks de vues empruntées ici ou là mais qui se donnent pour naturels.
- Effets atmosphériques: brumes, ciels changeants, filet de lumière après l’orage qui apportent une dimension narrative.
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