L'art en vieillissant
Le style d’un peintre change-t-il lorsqu’il approche de la mort ?
Ce qui frappe dans cette dernière manière c’est l’économie des moyens, comme si à l’issue de la vie, après un long parcours riche en organisations complexes, la psyché se voit obligé de procéder par simplifications, laissant de côté le superflu, l’anecdotique, l’inutile. Les styles de l’enfance de la vieillesse expriment l’essentiel et rien que l’essentiel.
C’est la réponse que nous donne Hermann Broch dans son ouvrage Le style de vieillesse.
Comprendre l'évolution du style d'un peintre
L’auteure de l’article La créativité des peintres vieillissants, Simon Korff-Sausse, ajoute que le vieillissement biologique n’entrainerait donc pas le vieillissement artistique. Au contraire, à l’approche de la mort, le temps étant compté, l’artiste est contraint à une économie de moyens qui rend les processus plus visibles. Pris par l’urgence, pressé par le temps, l’artiste doit aller droit à l’essentiel. Confronté à des troubles moteurs, des troubles visuels ou auditifs, les défaillances de la mémoire, une baisse des capacités intellectuelles, un ralentissement, il faut inventer d’autres manières de créer. L’auteure nous donne quelques exemples de son propos.
Pierre-Auguste Renoir : Atteint de troubles visuels, il prêta à ses modèles des traits si généralisés qu’il est difficile de les identifier. Sa perception déformée des couleurs donne à voir l’essentiel plutôt que le singulier, il peint La Femme au lieu de femmes.
Henri Matisse : Entravé dans sa motricité graphique, il a atteint la synthèse ou l’essence d travail créatif de toute sa vie avec la trouvaille des papiers découpés ses mains ne le suivent plus. On voit pourtant dans son œuvre la vitalité du mouvement et la joie des couleurs alors qu’il ne peut plus bouger.
De Kooning : Atteint de la maladie d’Alzheimer qui s’accentue dès 1985, ses toiles s’allègent, s’éclaircissent, respirent la beauté et la joie, bouillonnantes de bonheur. Je deviens de plus en plus libre dira-t-il. Je pense qu’on peut faire des miracles avec ce qu’on a si on l’accepte.
Il change de technique aussi, appliquant les couleurs à même le tube, grattant la toile avec des couteaux pour enlever le surplus, utilisant une couleur de plus en plus liquide et fluide, qui semble se perdre en se dissolvant, comme s’il tentait de figurer le processus de dissolution psychique qui l’atteint.
Cependant, ces trois peintres souffraient de handicap expliquant le recours à des techniques différentes pour palier leur déficience, visuelle chez Renoir, de motricité chez Matisse et mentale chez de Kooning. Ces exemples ne prouvent donc pas, à mon sens, que les artistes aient simplifié leurs techniques volontairement, ni ne soient aller à l’essentiel en vieillissant.
Ainsi, pour s’en convaincre, il s’agit d’étudier les dernières œuvres de peintres âgés, ne souffrant d’aucune maladie invalidante, dont la mort sera naturelle et ayant conscience que celle-ci est proche.
L’auteure nous donne un exemple probant avec Le Titien :
De larges coups de pinceau apparents, ses œuvres tardives revêtent un non-finito, très expressif, sensuel, une liberté dans le trait qui annonce l’époque moderne : On a cru longtemps à des œuvres inachevées, or elles n’en sont point. Le peintre les a laissé délibérément dans un état d’inachèvement.
Je vous propose d’observer l’œuvre de William Turner. Le peintre, bien que relativement « jeune » à sa mort puisqu’il n’a que 76 ans, se sent vieillir. Il ne souffre d’aucune affection paralysante, hormis un cœur fragile et possédera toutes ses facultés mentales jusqu’à sa fin en 1845. De plus, et ce facteur n’est pas négligeable, son œuvre entier s’inscrit dans un même courant artistique, le Romantisme. On pourra donc observer l’évolution de son style artistique sans qu’il n’ait été influencé par une « mode » picturale.
Et qu’observe-t-on ?
Prenons pour commencer trois œuvres traitant d’un même thème : la tempête de neige.
Regardez dans l’oeuvre datant de 1804, combien le premier plan est détaillé, il nous renseigne sur l’histoire qui est en train de se passer avec des personnages dont on devine la fonction ou l’identité, des rochers bien visibles et la topologie reconnaissable. Nous sommes dans la montage et le chef d’armée Hannibal avance sans se soucier de son arrière-garde, pressé qu’il est de franchir cette étape avant l’hiver. Le soleil, élément hautement symbolique est représenté pour lui-même. La perspective est rendue tant par la succession des plans que par un sfumato. La forme tourbillonnante, manière toute turnerienne, est marquée par des traits de pinceau légèrement visibles, les couleurs sont encore souvent fondues, la touche est fluide. Le spectateur est laissé en arrière, il regarde la scène sans vraiment y pénétrer.
Dans la deuxième œuvre, les détails sont moins évidents, comme si l’intempérie avait commencé de noyer tant les personnages que les éléments de paysage. La touche est plus souple, l’échelle moins panoramique. Le spectateur entre dans le tableau et en y pénétrant, il est pris dans la tempête par une échelle plus restreinte.
Mais c’est dans la troisième œuvre que le spectateur est totalement happé par la scène sans aucun moyen de s’en sortir puisqu’il n’y a plus de détails pour se raccrocher, plus d’avant-plan pour reprendre pied, plus de moyens de reprendre son équilibre. Le tableau n’est plus qu’un ensemble de gestes colorés qui nous entrainent et nous engloutis. Turner est bel et bien aller à l’essentiel.
À vous de voir l'évolution du style!
Plus probante encore est la comparaison de ces deux œuvres du même William M. Turner pour observer une simplification. Je vous propose de les comparer et de vous faire votre propre opinion sur le sujet :
- La Grande Chute de Reichenbach dans la vallée de Hasle en Suisse – 1804
- Les Chutes de Clyde – 1845
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