Le Déjeuner sur l'herbe selon Manet
Pourquoi elle est toute nue la dame et les messieurs, ils sont tout habillés ? demande l’enfant.
Et c’est bien ce qui fit scandale au Salon de 1863. Non seulement le modèle est représenté dans toute sa nudité mais plus encore dans un « réalisme » détonnant. Observons :
- Le nu féminin n’est ni idéalisé ni transcendé
- La couleur de la peau est couleur…peau
- Le modèle nous toise
- Les hommes sont habillés dans des tenues contemporaines
Pour tout dire, Manet a représenté une vraie femme…
Analyser un tableau
On dit qu’Édouard Manet a scandalisé les bourgeois en représentant une « vraie femme » dans sa toile Le Déjeuner sur l’herbe au lieu d’une Vénus comme celle d’Urbino du Titien (1538). Manet a-t-il voulu choquer son public en représentant une vraie femme ? Et c’est quoi une vraie femme ? Eh bien, ces sont les éléments picturaux qui vont répondre à nos questions. Suivez-moi.
Elle est comme elle est !
Le corps du modèle nous est offert sans idéalisation. Les plis de son ventre, disgracieux pour l’époque (nous ne sommes plus au temps de Rubens et ses femmes replètes à la peau d’orange ou cellulite bien visible) sont représentés sans faux-semblant.
Elle assure !
Le modèle nous regarde. Sans complexe, ni pudeur. Avec une complaisance assurée. Cette femme semble un brin narquois, non ? Elle nous toise, s’amusant de notre effroi.
« Elle ne fait pas genre » !
Le problème n’est pas le nu féminin mais sa représentation sans légitimité mythologique, allégorique ou symbolique. Manet a peint une femme pour elle-même, sans artifice esthétique. « J’ai fait ce que j’ai vu », justifiera le peintre.Le terme de « vraie femme » s’applique donc plus au traitement que le peintre en a fait qu’au sujet lui-même.
Elle est couleur locale !
L’un des éléments picturaux qui a le plus choqué le public de l’époque est la couleur de la peau du modèle. Les critiques attendaient la douceur du blanc émail, la matière fondue de délicats camaïeux de rose et de bleu bébé ou encore une technique « léchée » des peintres académiques. Ils en furent pour leurs frais, confrontés à des aplats fermement cernés de noir, des couleurs froides et à une peau « jaune d’un cadavre en décomposition » selon leurs propres termes. C’est donc un traitement réaliste que Manet a choisi pour représenter son nu, tant dans les formes et la posture ou le regard que dans le rendu des couleurs locales. La chair est couleur…chair.
Elle est en pleine lumière !
Baignant dans une lumière crue, le corps blanc du modèle contraste fortement avec les habits sombres des protagonistes masculins de ce pique-nique, révélant plus encore la nudité.
Elle nous barre la route !
Manet nous place au-dessus de la scène, dans un léger effet de plongée qui nous oblige à regarder son tableau. Mais sa composition nous enlève toute possibilité d’y entrer : la jambe du modèle protège l’homme à sa gauche tandis que la jambe du monsieur de droite ramène notre regard sur la femme en l’encadrant. Le peintre nous mène par le bout de nez…du regard.
Et donc Manet a-t-il voulu nous choquer en représentant une « vraie femme » ?
Oui, Manet a représenté une femme dans toute sa réalité. Mais, non il serait (trop) réducteur de voir une provocation de sa part dans le choix de traitement du sujet. Son but était celui de rendre la beauté de la femme tel que Titien, Vélasquez ou Goya notamment l’avaient fait précédemment, mais en la dépouillant de l’hypocrisie usuelle. Il a voulu montrer une femme sans compromis et sans faux-semblants. Une vraie femme en pleine lumière donc !
Une analyse (d)étonnante !
Un même sujet, trois peintres…trois délires !
On prend le même point de départ : des gens qui pique‑niquent tranquille dans la nature. On change juste une chose : le peintre : Alain Jacquet (1964), Claude Monet (vers 1865), Pablo Picasso (1960) et Paul Cézanne 1876-77).
Résultat ? Quatre mondes différents. D’un déjeuner à l’autre regardez comment chacun « tord » le sujet à sa manière pour en faire un tableau personnel.
Mission 1 – Repérer le pique-nique
Regardez tour à tour les trois œuvres et notez vite fait :
- Que se passe-t-il, qui est là, que font‑ils, où sont‑ils, et surtout pourquoi ?
- Quels éléments rappellent l’idée de « déjeuner sur l’herbe » ?
- Comment sentez-vous l’ambiance : chic, bizarre, calme, gênante, joyeuse, etc. ?
Mission 2 – Trois metteurs en scène
Imaginez que chaque peintre soit un réalisateur de film qui aurait tourné sa version du Déjeuner sur l’herbe. Faites-vous votre propre film.
Alain Jacquet – Version « Pop & photo »
- Genre du film : comédie, pub, satire de la société… ?
- Comment filme‑t‑il ? Gros plan, image comme agrandie, un peu « imprimée » ?
- Quel personnage vous paraît le plus « star » de la scène ? Pourquoi ?
Claude Monet – Version « Lumière & plein air »
- Genre du film : chronique de week‑end bourgeois, balade familiale, rêverie en forêt… ?
- Où se passe l’action : au centre, dans le fond, un peu partout ?
- Si vous deviez résumer la lumière en un mot : douce, éclatante, filtrée, brumeuse… ?
Paul Cézanne – Version « Construction & couleurs »
- Genre du film : scène de groupe, mais surtout prétexte à filmer le paysage ?
- Quels éléments du décor semblent presque plus importants que les gens
Pablo Picasso – Version « Déjeuner déconstruit »
- Genre du film : remix expérimental, théâtre un peu dérangeant, rêve fragmenté… ?
- Comment sont traités les corps : réalistes, déformés, anguleux, morcelés ?
- Si vous deviez choisir une émotion dominante de cette « mise en scène » : malaise, tension, jeu, provocation… laquelle serait‑ce, et pourquoi?
Mission 3 – La météo du tableau
Pour chacun des trois tableaux, faites un bulletin météo artistique :
- Température des couleurs : plutôt chaud, plutôt froid, très contrasté ?
- Qualité de l’air : clair, brumeux, saturé, léger ?
- État du sol : herbe tranquille, sol instable, terrain un peu abstrait ?
- Votre météo intérieure : ce tableau vous met dans quel mood ? (détendu, mal à l’aise, amusé, pensif…).
Mission 4 – Le message caché
Maintenant, imaginez que chaque peintre vous glisse un petit mot derrière son tableau.
Complétez la phrase pour chacun :
Alain Jacquet vous dit peut‑être : En fait, ce déjeuner, ce n’est pas que de la peinture, c’est aussi une réflexion sur _______________.
Claude Monet vous murmure : Ce qui compte pour moi, ce n’est pas tant les gens que _____________.
Paul Cézanne insiste : Avec ce déjeuner, je profite surtout du sujet pour expérimenter _____________.
L’objectif n’est pas de « deviner la bonne réponse », mais de formuler ce que vous comprenez du tableau, à partir de ce que vous voyez.
Mission 5 – Votre verdict
Pour finir, faites votre petit classement personnel :
- Le Déjeuner sur l’herbe qui vous parle le plus et pourquoi ?
- Le Déjeuner sur l’herbe qui vous surprend le plus et une phrase pour dire ce qui vous dérange ou vous intrigue.
Et pour une analyse plus « orthodoxe du tableau, téléchargez gratuitement le pense-bête Art-toi..
ART-TOI et vois plus et mieux !