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Analyse du tableau « Guernica » de Pablo Picasso

Catherine Hahn
Catherine Hahn

Auteure du livre : La Peinture, enfin j'y vois quelque chose !

Le cri de Guer(nica) de Picasso

Pablo Picasso, La Guernica, 1937
Pablo Picasso – Guernica – 1937

Au musée. Deux regardeurs face à une œuvre de Picasso.
– Picasso, j’adore mais franchement, je crois que je n’y comprends pas grand-chose !
– Il n’y a rien à comprendre, regarde et laisse aller ton émotion.
Comprendre la peinture ou se contenter d’un simple « j’aime » ou « j’aime pas », dilemme que beaucoup d’entre nous vivent face à l’art. Dans l’article qui va suivre, je vous propose quelques clefs de lecture qui répondent aux questions que vous vous posez peut-être. Cela vous permettra de vous approprier cette œuvre. Et toutes les autres. Je vous promets de voir la peinture « plus et mieux ». Suivez-moi !

Pour commencer, observons cette œuvre. Détaillons-la pour nous l’approprier.

C’est quoi le problème ? Eh bien, c’est le sujet tout d’abord. Gustave Courbet a peint, en gros plan, la vulve et le torse d’une femme allongée sur un drap blanc, les cuisses écartées. Mais il n’y a pas que le sujet qui participe à notre choc émotionnel face à ce tableau.

Que voit-on ?

Ça grouille là-dedans. La toile nous montre de nombreux personnages et animaux dans un espace fermé par les zones noires qui bordent le cadre. C’est une frise longue de plus de sept mètres pour une hauteur de trois. Lisons-la comme un livre, de gauche à droite en décrivant ce qui nous apparait en premier : une femme tient son enfant dans ses bras, la tête rejetée en arrière, elle crie. Derrière elle, un taureau et un oiseau. Au premier plan, un soldat gît. Il semble agonisant. Sa bouche ouverte nous conduit vers la gueule d’un cheval qui se tord de douleur puis sur le halo dentelé d’une ampoule. La lumière d’une chandelle et de l’ampoule nous entraînent sur la représentation d’une femme, un genou à terre, hébétée. Nous remontons ensuite vers un autre personnage tenant la bougie et nous terminons notre course effrénée sur une troisième protagoniste, levant les bras qui paraît engloutie par une masse noire.

Y a un message ?

Oui. Clairement. Et ce message est universel alors qu’il relate un événement historique. Le titre nous le situe : Guernica. En 1937, cette petite ville espagnole est ravagée par le bombardement de l’armée allemande nazie et italienne fasciste. Il va faire des centaines de morts et de blessés, tous civils. Picasso, exilé à Paris, prend connaissance du drame dans les journaux. Troublé par les récits et les photographies, il crée Guernica comme il pousserait un énorme cri de colère face à la folie de l’humanité. On raconte même que lorsque l’ambassadeur nazi Otto Abetz a demandé à Picasso devant une photo de sa toile Guernica « C’est vous qui avez fait cela ? », l’artiste aurait répondu : « Non… vous »


Bien que le tableau soit présenté au musée Reine Sofia à Madrid accompagné de nombreux documents datant de l’époque de la guerre civile et puisse être considéré comme un tableau d’histoire, le propos du peintre va bien au-delà. Picasso a en effet voulu dénoncer les horreurs de la guerre, toutes et pas uniquement celle que subit Guernica. Il nous explique son point de vue par ces mots : La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre, offensif et défensif, contre l’ennemi.
Le peintre va se servir des éléments picturaux pour stimuler nos émotions et engendrer une réflexion sur son sujet. Au lieu de nous contenter de notre simple émotion et de nos jugements de valeurs, je vous propose de décrypter ensemble ces codes afin de comprendre ce que Picasso nous a transmis à travers le choix des formes, des couleurs, de la composition, des figures ou encore de la lumière.

Pourquoi Picasso déforme toujours tout ?

Commençons par les formes. Une main disproportionnée, un cou étiré à l’extrême, un corps désarticulé : Picasso malmène les corps avec son pinceau à l’image de la souffrance engendrée par la guerre. Un œil devient une larme, le faisceau de la lumière prend une forme acérée. Les déformations servent à exprimer des émotions et renforcent le message : la souffrance du corps et de l’âme malmenés par la guerre. De plus, les figures sont vues à la fois de face et de profil, là aussi pour amplifier l’expression de la souffrance, pour la rendre plus visible. Cette technique est l’héritière de la période cubiste de Picasso qui cherche à représenter les sujets comme ils sont et non pas comme on les voit. En d’autres termes, le peintre représente plusieurs faces sur un même plan.

Une œuvre en noir et blanc, pourquoi ?

Le contraste entre ces deux valeurs extrêmes met en exergue certaines formes et en dissimulerd’autres. De plus, ces jeux de noir et de blanc structurent le tableau et soulignent les lignes de composition. Et puis, ces deux tons opposés évoquent l’austérité et l’absence de couleur, le deuil et la mort. Peut-on également y voir un rappel des photographies de l’évènement diffusés dans la presse ?

Vue aérienne de Guernica après les bombardements - 1937

Comment Picasso nous promène-t-il dans son tableau ?

Pablo Picasso, La Guernica, 1937

Ce sont souvent les lignes directrices qui nous permettent de comprendre comment les peintres nous promènent dans leur composition. Pour les apprécier dans cette œuvre, il faut prendre un peu de distance si vous êtes face à elle « en vrai ». Très vite se dessine un triangle par le contraste des valeurs claires et foncées. L’œil est d’abord attiré par le plafonnier, sommet de la composition avant de descendre le long de la raie de lumière sur la droite qui traverse la main tendue avec une bougie. Le regard se pose ensuite sur le sommet du crâne de la femme, puis longe son bras pour atterrir au genou. De l’autre côté, la démarcation de la ligne est moins visible. Le rebord de la table sur laquelle est posé l’oiseau nous conduit sur la main du soldat dont les doigts semblent écartelés. La base de la forme triangulaire est rendue par la succession de mains, de bras, de pieds, tous très expressifs, tous symboles de mort. Par opposition, les éléments du sommet de la composition évoquent la vie.
Un autre moyen pictural induit une promenade dans la composition : l’alternance de formes claires et foncées. Aigües, elles rythment la lecture de façon saccadé, exacerbant encore la sensation d’agressivité.
Quant à la profondeur de champ, celle-ci est rendue par deux plans. Le premier est animé par les personnages, disposés en frise telle une scène de théâtre tandis que l’arrière-plan est occupé par quelques éléments en perspective géométrique : un pan de mur, une fenêtre, le carrelage ou encore une porte.

C’est plein de symboles, non ?

Picasso aurait-il eu recours aux symboles dans ces figures ? Eh bien, il est difficile d’apporter une réponse univoque à cette question tant Picasso a (de tout temps) dit tout et son contraire au sujet de l’interprétation de ses tableaux.
« Ce taureau est un taureau, ce cheval est un cheval. […] Bien sûr les symboles… Mais, il ne faut pas que le peintre les crée ces symboles, sans cela il vaudrait mieux écrire carrément ce que l’on veut dire, au lieu de le peindre. Il faut que le public, les spectateurs voient dans le cheval, dans le taureau, les symboles qu’ils interprètent comme ils l’entendent. Il y a des animaux : ce sont des animaux, des animaux massacrés. »
Indéniablement, on peut voir dans les animaux, des symboles mais certainement pas uniquement et surtout évitons d’en faire une analyse trop littérale. Je vous propose de détailler les différentes figures du tableau à travers leur forme, leurs couleurs, leur agencement dans l’œuvre et d’en tirer quelques hypothèses de signification.

C’est quoi ces figures ?

Il faut imaginer que chaque personnage est représenté d’une taille plus grande que nature. Leurs dimensions participent évidemment également à leur expressivité.

Des personnages hurlants

Toutes les personnages (à l’exception d’une femme) sont représentés la bouche grande ouverte. On voit les dents et un trou béant pour l’orifice buccale. Je suis certaine qu’avant même d’analyser cette œuvre, vous avez ressenti ce que Picasso a voulu exprimer par ce moyen; la terreur, la douleur, l’effroi. De plus, les têtes sont orientées vers le ciel, position qui accentue ces expressions.

Un cheval désarticulé

Il est placé presque au centre de la composition, la tête dans la lumière : on ne peut pas le manquer. Son corps complètement désarticulé nous interpelle. En s’approchant de l’œuvre, on remarque que son corps est transpercé d’une lance, il est donc blessé. Sa bouche laissant ses dents visibles nous indique qu’il souffre le martyre. Il va mourir. Il symbolise selon les dires même du peintre, le peuple.

Un taureau impavide

Il n’apparaît pas tout suite dans la lecture de l’œuvre. En effet, au milieu de ce chaos, le taureau est là, impassible, impavide, statique. Ses traits n’expriment aucune expression et contrastent étrangement avec les autres personnages de l’œuvre. Seuls ses yeux pourront montrer un peu d’humanité. On pourrait lire, dans cette indifférence, de la cruauté. En prenant en considération l’admiration de Picasso pour les corridas, j’y vois plus un signe de résistance, de lutte.

L’oiseau asphyxié

Facile, l’oiseau et plus encore la colombe sont porteurs d’espoir et de paix. Mais ici, l’espoir est mince : l’oiseau est à peine visible, dessiné au trait, perdu entre le taureau et le cheval et le bec pointé vers le ciel, il semble étouffer.

La mère et l’enfant mort

C’est par la bouche béante et le cou étiré de la mère que nous plongeons sur l’enfant. Ses bras ballants, son regard vide et sa tête désarticulée nous indiquent qu’il est mort. Notre regard remonte alors sur le visage de la femme et s’attarde sur les formes : tout est larme, les yeux, les narines, la langue. Le visage nous est montré de face et de profil, accentuant l’impression de douleur et de hurlement. On pourra y voir une Pietà de l’iconographie chrétienne, une Vierge pleurant la mort de son fils, le Christ.

Le soldat en croix

Il gît dans le bas de tableau, démembré. Sa tête et ses bras coupés dessinent une croix sectionnée avec le pied du cheval. Sa main tient encore fermement une épée brisée. C’est la figure du soldat mort au combat. Une fleur émergeant de sa main pourrait être un signe d’espoir mais bien fragile.

Et la femme qui fuit, et la femme dans les flammes et la femme à la lampe ?

Je vous propose maintenant d’analyser ces trois figures par vous-même et d’en tirer vos propres conclusions.

Et la lumière, que nous dit-elle ?

La lampe du plafond, la lampe à pétrole, les portes et les fenêtres apportent des sources lumineuses différentes. Toutes cependant ont la même fonction : mettre des actions ou des expressions…en lumière. Le plafonnier éclaire les visages et le mur qui, lui-même éclaire les sujets par ricochets. La lampe à pétrole démontre la puissance du geste. La lumière provenant des fenêtres nous indique l’extérieur, suggère que la scène se prolonge au-delà du tableau.
On pourra voir des signes dans ces différentes sources : une ampoule comme une bombe, dans le plafonnier et la lampe à pétrole tels que nous les trouvons dans les abris de guerre un symbole de résistance ou encore dans la lumière extérieure un signe de vérité. A vous de voir !

Pablo Picasso, La Guernica, 1937

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